Savoir-apprendre

Il faut faire des erreurs pour apprendre

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Tu as peur de faire des erreurs quand tu parles français ? Tu as peur d’être jugé.e ? D’avoir l’air ridicule ? Pourtant, il est normal de faire des erreurs quand on apprend quelque chose de nouveau. Pourquoi cette peur de l’erreur ? D’autre part, de plus en plus d’études montrent que l’erreur est utile, voire nécessaire à l’apprentissage. Voyons ensemble comment tu peux faire pour accepter de faire des erreurs, et évoluer dans ton apprentissage grâce à elles.

Quand on apprend une langue étrangère, il n’est pas seulement normal de faire des fautes, c’est indispensable ! Surprenant, non ? En fait, quand on s’intéresse un peu aux processus cognitifs en jeu dans l’apprentissage, cela devient plutôt logique. Si tout se passe comme prévu, si le cerveau ne fait qu’utiliser ce qu’il connait déjà, alors il est inutile d’enregistrer de nouvelles informations … C’est seulement quand il y a un obstacle, un empêchement dans le processus de communication que le cerveau doit s’adapter à la situation imprévue et modifier ses procédés, et donc apprendre de nouvelles choses. Mais on va explorer tout ça un peu plus loin. Pour l’instant, essayons de comprendre pourquoi il est si désagréable de faire une erreur et pourquoi on cherche à l’éviter à tout prix.

La peur de l’erreur

Notre rapport à l’erreur a, heureusement, beaucoup évolué ces dernières décennies. Nous commençons tout juste à sortir d’une très longue tradition où l’erreur était traitée comme quelque chose à punir.

Tu te souviens probablement avoir vu dans un vieux film ou une vieille photo un maître d’école déambulant lentement dans les rangs d’une classe avec dans une main une longue règle, destinée à taper les doigts des élèves qui auraient le malheur de ne pas donner la bonne réponse. Et cette tradition est très ancienne. Déjà dans l’Antiquité, il était habituel d’utiliser la violence physique pour « éduquer » et inculquer la bonne manière de parler et de se comporter.
Christophe André et François Lelord nous expliquent dans leur livre La force des émotions : « Pendant longtemps, on a pensé qu’inspirer de la peur était un excellent moyen pédagogique : les enfants devaient avoir peur de leurs parents pour ne pas faire de bêtises, les domestiques peur de leurs maîtres pour travailler efficacement, les femmes peur de leurs maris pour rester à leur place, etc. » (page 280)
Et nous portons à peu près tous les séquelles d’une si longue coutume : nous avons très peur de faire une erreur, au point parfois de nous empêcher d’essayer quelque chose de nouveau, ou de nous censurer.

La peur de l’inconnu

A cela s’ajoute la peur de l’inconnu. Parler une langue étrangère nous met face à des habitudes nouvelles, que nous ne comprenons pas toujours, qui s’éloignent plus ou moins de notre culture. Cela nous met face à l’incertitude, à des situations dans lesquelles nous avons relativement peu de contrôle. Cela nous force à sortir de notre zone de confort.

Le rôle du professeur

Et malheureusement, beaucoup de professeur gardent encore cette conception ancienne de l’erreur. Daniel Favre, de l’Université de Montpellier, nous dit : « 40% des étudiants en licence de sciences de l’éducation associent l’erreur avec ‘culpabilité, coupable, faute, mal et remords’ ». Cela vient aussi d’une autre opinion assez prédominante en pédagogie : il ne faut surtout pas laisser une erreur se commettre, parce que l’apprenant risque de la garder et de refaire la même erreur à chaque fois. Ça s’appelle la fossilisation. Même s’il est vrai que j’ai remarqué dans mon expérience de professeur qu’il peut arriver qu’un apprenant commette très souvent la même erreur, je ne pense pas que la corriger systématiquement et immédiatement soit la solution. D’ailleurs, ça n’a pas l’air de fonctionner, puisque l’erreur est souvent commise à nouveau quelques minutes plus tard. A la fin de cet article, je te propose quelques pistes pour étudier tes erreurs récurrentes et comprendre pourquoi tu les commets.

Doit-on accepter l’erreur ?

Oui ! C’est mon opinion 😉 Quand j’apprends une langue étrangère, qui est un processus complexe, j’accepte de faire des erreurs pour apprendre. Je fais mon deuil de mon besoin d’avoir des réponses simples et directes, et j’accepte que la langue est une entité compliquée parce qu’elle n’est pas figée : elle change sans arrêt. Finalement, je me rends compte que le fait d’accepter de faire des erreurs m’apporte une attitude plus sereine dans d’autres domaines de ma vie.

Regretter la simplicité

Pour pouvoir éviter toute erreur, il faudrait que notre objet soit figé, qu’il ne change pas. Ce n’est pas le cas de la langue. Elle évolue au fil du temps, change sous l’influence des autres langues, et s’adapte à nos besoins de communication contemporains. De nouveaux mots sont ajoutés au dictionnaire chaque année. Environ 300 millions de personnes dans le monde utilisent régulièrement la langue française. On peut essayer de la « capturer » à l’aide de règles de grammaire et de conventions de communication. Mais ceux qui ont étudié un peu la grammaire se rendent compte que toute question ne trouve pas forcément de réponse. Après presque 15 ans d’enseignement, je ne sais toujours pas expliquer la différence d’utilisation du participe présent et du gérondif.

Admettre la complexité

Une langue ne peut donc qu’être un système complexe et difficile à cerner. Il n’est d’ailleurs pas possible de tout savoir. Alors que certains dictionnaires peuvent répertorier un peu moins de 100 000 mots, nous n’utilisons dans la langue courante qu’environ un tiers de ces mots. Il existe de nombreuses règles de grammaire plutôt obscures. As-tu déjà essayé d’étudier les règles de l’accord du participe passé ? Certaines des « exceptions » ne concernent qu’une situation peu fréquentes, et sont donc difficiles à retenir. Alors, dans un soucis d’efficacité, on fait des choix : on n’apprend pas tout, et on se retrouve un jour ou l’autre à commettre une erreur …

Pour la petite histoire
L'accord du participe passé

C’est peut-être la règle la plus absurde de la grammaire du français. Je me souviens très bien, quand j’avais 8 ou 9 ans, j’étais assise à ma table à l’école, complètement abasourdie en écoutant le professeur expliquer qu’on devait faire l’accord avec le COD, pas le sujet. Mais c’est absurde, je me suis dit, on a toujours appris jusque maintenant qu’on accorde le verbe avec celui qui fait l’action, comme on accorde l’adjectif avec le nom, l’article avec le nom. Il y a un mot « dominant », qui influence les autres dans la phrase. Ce n’est pas du tout logique que ce soit le COD, le complément, puisque c’est celui qui « subit » l’action, il n’a aucun contrôle, il n’est pas dominant !

Cette règle m’a vraiment marquée, et ce n’est que des années plus tard que j’ai compris qu’elle avait dû être intégrée comme règle dans la grammaire, parce qu’elle était en fait une erreur commise tellement de fois que tout le monde la faisait et qu’elle était devenue une règle !

Pour aller plus loin

Dans ce TEDx nommé « La faute de l’orthographe », Arnaud Hoedt et Jérôme Piron nous expliquent pourquoi la langue française est compliquée.

Un état intermédiaire perpétuel

En linguistique, on parle d’interlangue ou de langue intermédiaire pour désigner la langue utilisée par les personnes dans un processus d’apprentissage. C’est-à-dire que pendant qu’on apprend une langue étrangère, on utilise une « version » de cette langue qui est approximative, et qui est fondée sur nos connaissances, représentations et interprétations de cette langue. L’interlangue est considérée comme un stade intermédiaire. Et quel est l’objectif final ? La connaissance « parfaite » de la langue ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que c’est possible ?
Et si l’interlangue n’était pas qu’un passage vers quelque chose d’autre ? Et si on restait perpétuellement dans une construction approximative et personnelle de la langue étrangère ? C’est une des raisons pour lesquelles il est nécessaire de choisir des objectifs d’apprentissage. Pour devenir compétent.e dans l’utilisation d’une langue, on limite notre travail à ce dont on a réellement besoin, ce qu’on a tout à fait l’intention d’utiliser.

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Accepter l’erreur a d’autres avantages

Quand on apprend une langue étrangère, il n’y a pas que l’apprentissage de la grammaire et du vocabulaire qui entre en jeu. Ce sont toutes nos connaissances déjà acquises qui peuvent servir, ainsi que notre personnalité. En effet, apprendre de nouvelles choses nécessite d’apprendre à avoir un esprit relativement ouvert, des qualités relationnelles, et une certaine connaissance de soi et de son « style » d’apprentissage. Le rapport à l’erreur fait partie de cela. Apprendre à accepter de faire des erreurs peut nous permettre d’avoir une attitude plus calme dans les situations de la vie quotidienne. Cela nous permet de prendre une certaine distance, et remettre en question nos certitudes, ou notre tendance à arriver à des conclusions trop hâtives.

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Si tu es plus tolérant.e face à tes erreurs, tu as l’occasion d’entrer dans un cercle vertueux. Tu as moins honte quand tu parles, tu as plus confiance en toi, cela t’encourage à prendre plus facilement la parole, te donne plus d’occasions de pratiquer la langue et donc de t’améliorer. Plus tu es à l’aise, plus cela te donne envie de pratiquer.

Que dit la recherche sur l’erreur dans l’apprentissage ?

Dans cette partie, on va s’intéresser aux recherches menées par Daniel Favre de l’Université de Montpellier (Conception de l’erreur et rupture épistémologique), Janet Metcalfe de l’Université Columbia (Learning from errors) et Carol Dweck de l’Université Stanford (Mindset).

Daniel Favre

Daniel Favre parle de « référentiel individuel ». Les expériences que nous vivons sont enregistrées dans notre mémoire non pas de manière objective, mais accompagnées de sensations, émotions et pensées. Le résultat est que nous construisons une représentation de la réalité (ou référentiel) qui nous est personnelle. Si le référentiel individuel est trop fermé, alors la personne « manque de tolérance par rapport à ce qui ‘dérange’ (…),  l’erreur est ainsi perçue comme une source de déstabilisation ». L’apprenant est alors « esclave de ses représentations passées, et ne peut les modifier sans danger de déstabilisation affective douloureuse d’où il résulte un comportement d’évitement face aux situations d’apprentissage ».
Comment dépasser cette attitude de fermeture ? D’abord, il s’agit de modifier les représentations du savoir. « Si les connaissances enseignées ont un statut de vérités atemporelles et absolues, les élèves (…) construisent leur sécurité sur la stabilité et l’immuabilité des ‘savoirs’. » Il est donc nécessaire de s’interroger sur ses propres représentations, et s’autoriser à « construire de nouvelles conceptions ».

Janet Metcalfe

Dans son article « Learning from errors », Janet Metcalfe cite de nombreuses études qui ont été menées pour observer les conséquences des erreurs. Ce qui en ressort, ce n’est pas que les erreurs sont néfastes pour l’apprentissage et qu’il faut les éviter à tout prix, mais le contraire : il est nécessaire de faire des erreurs pour enregistrer de nouvelles manières de faire et avancer. Les points principaux de son article sont les suivants :

➔ faire des erreurs est bénéfique pour l’apprentissage, quand l’erreur est suivie d’un retour (feedback) et d’une correction (même une semaine plus tard),

➔ le retour doit être expliqué dans le détail et argumenté,

➔ on retient mieux quand on pensait fermement que l’erreur commise était correcte,

➔ il est important d’analyser le raisonnement qui a mené à l’erreur,

➔ montrer une tolérance à l’erreur encourage les apprenants à explorer, expérimenter, s’engager,

➔ passer du temps à chercher, avoir des difficultés, s’interroger, faire des hypothèses pour trouver la réponse à une question augmente la réussite de l’apprentissage,

➔ pour une meilleure mémorisation, les hypothèses faites doivent être réfléchies plutôt que des propositions au hasard.

Carol Dweck

Carol Dweck est une chercheuse américaine à l’Université de Stanford. Elle a publié en 2006 un livre qui a beaucoup fait parler de lui : Changer d’état d’esprit (Mindset). Dans ce livre, elle explique que nous avons une théorie plus ou moins inconsciente de l’intelligence qui se rapproche de deux pôles opposés : un état d’esprit figé (fixed mindset) et un état d’esprit d’évolution (growth mindset).
Les personnes qui ont un état d’esprit figé pensent que l’intelligence est innée : on naît intelligent ou non et nos capacités sont déterminées par cette intelligence. Pour ces personnes, commettre une erreur est une source de honte et doit être évité à tout prix.
Pour les personnes qui ont un état d’esprit d’évolution, en revanche, l’intelligence peut être cultivée tout au long de la vie. Les erreurs deviennent alors une opportunité de changer, d’évoluer, de grandir.

Et toi ? Quel est ton état d’esprit ?

6 étapes pour apprendre de ses erreurs

1. Interroger ses représentations

Quelles sont tes représentations du savoir et de l’erreur ? Le savoir est-il fixe ou peut-il changer ? L’erreur est-elle source de culpabilité et de honte ou bien de curiosité et de surprise ?
Note tes représentations, sans les juger. Demande-toi, sont-elles réalistes ? Peux-tu les reformuler pour qu’elles te semblent plus réalistes ? Peux-tu trouver des preuves dans ton expérience et celle des autres pour soutenir ta nouvelle représentation ?

2. Se débarrasser de la connotation négative

Que ressens-tu quand tu commets une erreur ? Note tes pensées et sensations. Penses-tu que faire une erreur soit quelque chose de négatif ? Imagine-toi : quelles seraient les conséquences pour toi si tu commettais une erreur ? Sont-elles graves ? Peux-tu envisager de voir ton erreur comme quelque chose de positif ? Quelles seraient les conséquences positives ?

3. Avancer avec confiance

On l’a vu avec Janet Metcalfe, une erreur est la plus utile quand une personne la commet avec confiance, c’est-à-dire en étant raisonnablement certain.e d’avoir raison. C’est quand on se rend compte qu’on avait tort, alors qu’on pensait sincèrement avoir raison, que le cerveau est le plus surpris, et donc le plus attentif. Il va ensuite soigneusement enregistrer la nouvelle information pour ne pas commettre la même erreur à l’avenir.
Donc avance avec confiance. Etablis tes convictions sur la grammaire, le vocabulaire, sois décisif ou décisive. Puis quand tu te rends compte d’une erreur, approche la nouvelle information avec curiosité et intérêt.

4. Analyser le raisonnement qui a amené l’erreur

Pourquoi tu as commis cette erreur ? Quelle était la connaissance ou le raisonnement qui t’a amené à penser que tu avais raison ? Quelle partie de ton raisonnement faudrait-il changer ? Où se trouvait l’erreur ?

5. Ne pas avoir peur de la difficulté

Il m’est déjà souvent arrivé d’avoir du mal à convaincre mes étudiants de faire un exercice de conceptualisation. La conceptualisation, c’est probablement l’étape la plus importante dans l’apprentissage de la grammaire.
Je propose un corpus d’exemples, et à partir de ce corpus, je demande à mes étudiants de déduire la règle de grammaire. Oui, c’est difficile. Mais le but de cet exercice n’est pas de trouver la bonne réponse (ou en tout cas ce n’est pas le premier but), mais c’est de passer du temps à avoir des difficultés. Je ne propose pas cet exercice par sadisme 😉 
Imagine les deux situations suivantes :

1. Je présente la règle de grammaire à mes étudiants, je réponds à leurs questions, on fait des exercices.

2. Je leur montre un certain nombre de phrases, je ne donne pas d’explications, je leur pose plusieurs questions auxquelles ils doivent répondre en observant les phrases. Ils doivent alors s’interroger, faire des hypothèses, se tromper, se corriger, faire d’autres recherches, …

D’après toi, laquelle de ces deux situations va permettre un meilleur apprentissage à long terme ?
Pour essayer cette méthode, fais l’exercice de recherche sur l’accord du participe passé proposé plus haut dans l’encadré « pour la petite histoire » 😉

6. Demander un retour

Tu as fait tes recherches, tu es raisonnablement convaincu.e de l’exactitude de tes conclusions, vient maintenant le moment de demander un retour. Tu peux demander celui-ci :

➜ à une personne de ton entourage qui a un niveau de français plus élevé que le tien,

➜ à une personne de ton entourage qui est francophone et qui a de bonnes connaissances en grammaire,

➜ sur un forum d’amoureux de la langue française (il en existe beaucoup ;),

➜ un.e professeur de français en ligne.

Nous voilà arrivés à la fin de cet article qui t’aura, je l’espère, convaincu de faire des erreurs avec assurance. Avec l’assurance que ce sont ces erreurs qui vont t’aider à progresser. Je t’invite à utiliser les ressources sur cette page pour augmenter ton vocabulaire (les expressions sur Instagram, Facebook et LinkedIn). N’oublie pas d’aimer la page Facebook pour être averti.e des nouveaux articles. Et prends le temps aussi de partager ton expérience dans les commentaires ci-dessous : quelle est ta représentation de l’erreur ? Est-ce que tu peux imaginer en faire d’autres à l’avenir sans te sentir coupable ? Est-ce que tu peux envisager de remettre en question tes certitudes et croyances ?

Vocabulaire

Expressions familières : Se planter, faire une gaffe, faire une boulette, faire une connerie, se mettre le doigt dans l’oeil, être à côté de la plaque

Expressions standards : Commettre une erreur, faire des erreurs, apprendre de ses erreurs, se tromper, faire fausse route, une maladresse, une bêtise, au temps pour moi, éviter de faire des erreurs, à tout prix, se censurer, difficile à cerner, un cercle vertueux

Expressions formelles : Sauf erreur de ma part, à moins que je ne me trompe, un impair

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